Tracfin reçoit toujours plus de déclarations et accentue son action contre la criminalité organisée

La cellule de renseignement financier (CRF) française, Tracfin, vient de publier son rapport d’activité annuel portant sur l’année 2025. Il s’agit d’un document toujours riche d’enseignements, tant pour les professionnels assujettis que dans une perspective plus large pour la compréhension du fonctionnement du renseignement financier.

Comme d’habitude, le document revient longuement sur l’activité déclarative des professionnels assujettis, tant du secteur financier que du secteur non-financier, et sur les travaux de Tracfin. Il fournit aussi plusieurs éléments statistiques intéressants. Le rapport souligne en particulier une nouvelle augmentation des déclarations de soupçon (DS) entre 2024 et 2025, portant leur nombre à 278 484, soit une augmentation de 32% en un an. Une inflation anticipée par les observateurs, tant le sujet avait été évoqué au cours du dernier forum Tracfin, en novembre.

Extrait du Rapport annuel, p. 60, Tracfin, 2026.

Au-delà des chiffres, la CRF détaille dans ce rapport son rôle, à la croisée des missions de prévention, de détection et de répression.

Les banques toujours très actives, des progrès du côté des plateformes de cryptoactifs

Comme les années précédentes, la majorité du nombre de DS précité provient du secteur financier et plus précisément des banques, des établissements de crédits et des établissements de paiement. Ces trois secteurs représentent, à eux seuls, 84 % de l’ensemble des DS du secteur financier, qui représente lui-même quelques 93% de l’ensemble des DS.

Depuis 2024, Tracfin travaille, en coordination avec l’ACPR à un projet d’harmonisation des données bancaires, par l’établissement d’un format unique des relevés d’opérations, communiqués avec les DS. Ce projet permettra de faciliter les investigations financières de Tracfin, du fait de l’exhaustivité et du caractère exploitable des informations présentes sur ces futurs relevés, et donc de mieux exploiter les nombreuses DS communiquées par le secteur.

Les prestataires de services sur cryptoactifs (PSCA) ont enregistré une forte hausse de leurs DS entre 2024 et 2025 (+58%), signe d’une meilleure appréhension de leurs obligations de LCB-FT. D’après le rapport, certaines typologies sont toutefois encore insuffisamment déclarées par ces plateformes, notamment s’agissant de la fraude fiscale ou des plus-values non déclarées.

À la différence des secteurs précités qui ont une forte activité déclarative, certaines professions liées aux services d’investissement envoient peu de DS: le rapport constate ainsi une dichotomie entre l’activité déclarative des conseillers en investissements financiers (CIF) et le nombre total de CIF immatriculés. Des actions de sensibilisation ont été menées en 2026 par Tracfin et l’AMF, afin de leur permettre de prendre davantage connaissance de leurs obligations déclaratives. Même constat du côté des sociétés de gestion de portefeuille (SGP), qui selon le rapport pourraient avoir une activité déclarative plus importante dans la mesure où elles ont accès à des informations utiles en matière de LCB-FT.

Des situations encore hétérogènes du côté du secteur non-financier

Seulement 7% du flux déclaratif total en 2025 provient du secteur non-financier. Un chiffre toujours très faible, mais qui constitue cependant une progression sur les dernières années.

DS émises par le secteur non financier, extrait du Rapport Annuel, p. 22, Tracfin, 2026

Les greffiers des tribunaux de commerce, les notaires, les opérateurs de jeu, les administrateurs de justice et les mandataires judiciaires sont cités par le rapport comme les des professions les plus actives en matière déclarative.

Les notaires ont vu le nombre et la qualité de leurs DS augmenter. Le rapport souligne la mise en place d’un réseau de référents LCB-FT au niveau départemental et de modules de formation en ligne comme éléments ayant permis une amélioration de la qualité des déclarations provenant de cette profession.

En revanche, Tracfin s’étonne encore du faible nombre de DS provenant des avocats, compte tenu de leur nombre et de l’étendue de leurs activités.

Le rapport note une marge de progression substantielle du nombre de déclarations provenant des sociétés de domiciliation, du fait de leur grand nombre (plus de 3 200 sociétés de domiciliation).

Les agents sportifs demeurent constants dans leur rôle de bons derniers, n’ayant toujours pas envoyé la moindre DS, malgré les nombreuses actions de sensibilisation mises en place par les services de l’État. Tracfin indique encore espérer “pouvoir compter sur la pleine mobilisation à venir du secteur afin de se saisir, enfin, des enjeux liés à la LCB-FT.”

On notera que les entreprises proposant des objets numériques monétisables (NFT, jetons en lignes, "lootboxes") désormais assujetties, apparaissent déjà dans le rapport à titre d'information. L'assujettissement futur des promoteurs immobiliers est également évoqué, afin de détecter les possibles injections de fonds illicites dans des opérations de construction et de financement.

Selon le rapport, l’amélioration de la qualité des DS des professions du secteur non-financier constitue désormais un enjeu crucial: trop souvent, les déclarations sont encore trop peu structurées ou sont insuffisamment caractérisées. En outre, il manque parfois des pièces importantes pour mener au mieux les investigations.

Au-delà de l’analyse par secteur, le rapport revient plus largement sur les attendus de Tracfin en matière de qualité, et indique que la plateforme ERMES, qui permet la déclaration en ligne des DS, doit prochainement poursuivre sa modernisation, notamment au regard de l’ergonomie et de l’accessibilité du site, en plus de l’introduction d’une nouvelle charte graphique. Le chapitre se conclut par quelques exemples de DS présentées comme de bonne qualité, et à l’inverse des cas de DS pauvres: une démarche pédagogique toujours bienvenue pour les professionnels moins matures sur ce sujet.

Un cadre juridique renforcé et des missions étendues pour le service de renseignement

La deuxième partie du rapport est consacrée à l’activité de Tracfin en 2025, insistant sur l’impact des travaux de la CRF. Le rapport revient en particulier sur la lutte contre la criminalité organisée, présentée comme prioritaire pour le service.

En particulier, la loi du 13 juin 2025, visant à «sortir la France du piège du narcotrafic», apporte certaines nouveautés pour le service de renseignement :

  • L’assujettissement de nouveaux professionnels (marchands de biens et promoteurs immobiliers, vendeurs et loueurs de véhicules automobiles, de navires et d’aéronefs privés ainsi que les clubs de football – à partir de juillet 2027),

  • La possibilité pour les lanceurs d’alerte de saisir directement Tracfin,

  • L’application de la présomption de blanchiment en cas d’usage de cryptoactifs anonymes ou de mixeurs.

Par ailleurs, la loi du 30 juin 2025 «contre toutes les fraudes aux aides publiques» liste les entités pouvant être destinataires des informations de Tracfin, afin de permettre à la CRF d’être davantage réactive et de « disséminer de l’information enrichie » par le service.

Le rapport insiste fortement sur le rôle de Tracfin dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, les escroqueries, les fraudes fiscales en bande organisée et les trafics d’êtres humains. Deux axes principaux guident l’action de Tracfin : le démantèlement des réseaux organisés de blanchiment et l’élaboration d’une cartographie du patrimoine économique des criminels (en particulier, les narcotrafiquants). Afin d’atteindre ces objectifs, une coopération forte est indispensable avec les administrations engagées sur ces thématiques. En ce sens, la création de l’État-major de lutte contre la criminalité organisée (EMCO) constitue un signal favorable : il rassemble l’ensemble des services de l’État pour coordonner la lutte contre la criminalité organisée. Le partage des informations entre les différents acteurs, la coordination opérationnelle et l’évaluation globale de la menace sont au cœur de son fonctionnement.

 Cette coordination avec les autres services de l’Etat est également soulignée s’agissant du suivi des flux financiers d’origine criminelle, mission historique de Tracfin.

Tracer les flux d’origine criminelle, extrait du Rapport Annuel, p. 39, Tracfin, 2026

De la surveillance des lotos associatifs à la lutte contre les ingérences étrangères et les atteintes aux finances publiques

En 2025, la CRF a communiqué à l’autorité judiciaire davantage d’informations que par le passé, Tracfin s’étant particulièrement concentré sur les réseaux de blanchiment et les sociétés éphémères ainsi que, plus étonnement, sur les jeux d’argent et de hasard – le rapport emprunte l’exemple des lotos organisés par des associations pouvant conduire au détournement de l’argent récolté.

Sans s’aventurer dans les détails, le rapport mentionne encore le rôle accru du service en matière de lutte contre les atteintes à la probité (financement de la vie politique, lutte contre la corruption), contre la pédocriminalité (53 notes transmises aux parquets en 2025), la menace terroriste, et les ingérences étrangères – en prévision des élections municipales de 2026 puis des électons présidentielles l’année suivante.

Enfin, le rapport insiste sur l’intervention croissante de Tracfin à l’encontre des atteintes aux finances publiques : le service s’est notamment particulièrement intéressé à la non-déclaration de travailleurs, aux dispositifs d’aides publiques (comme MaPrimeRénov) et aux fraudes aux prestations maladie par les professionnels de santé. Au cours de l’année, la Direction générale des finances publiques (DGFiP) et Tracfin ont aussi renforcé leur coopération, afin de lutter plus efficacement contre la fraude fiscale – alors que certains fraudeurs ont davantage recours aux actifs numériques.

Accompagnement des professionnels et représentation internationale: un service confidentiel… mais très visible

Afin d’améliorer l’efficacité du dispositif national de LCB-FT, Tracfin poursuit sa stratégie d’accompagnement des professionnels assujettis. Plusieurs initiatives ont ainsi été menées par le service dans le but d’améliorer la compréhension des attendus par les assujettis, en particulier s’agissant des professions non financières :

  • Bilans d’activité déclarative, en bilatéral, avec les principaux déclarants,

  • Ateliers thématiques spécifiques,

  • En collaboration avec l’ACPR, mise à jour des lignes directrices portant sur les obligations de vigilance et les déclarations de soupçon,

  • Organisation du forum Tracfin 2025, lieu de rencontre entre les professionnels des différents secteurs et les autorités.

Mais les relations de Tracfin ne limitent pas aux parties prenantes françaises : le service de renseignement cultive des liens privilégiés avec les CRF étrangères, notamment au moyen de la transmission spontanée d’informations (issues de DS et portant sur des ressortissants ou sociétés étrangères) et via des demandes spécifiques, en lien avec des enquêtes en cours.

Les échanges de renseignement entre CRF ont principalement lieu dans les affaires de présomption de blanchiment et de fraude fiscale et, dans une moindre mesure, dans le cadre d’infractions transnationales incluant des enquêtes pour terrorisme. En 2025, Tracfin a surtout échangé avec les CRF de l’UE (Luxembourg, Belgique, Allemagne, Autriche et Malte). Plus inattendu, le rapport indique qu’en dehors de l’UE, le service a surtout communiqué avec les CRF des Seychelles et des Émirats arabes unis.

Enfin, Tracfin va être amené à échanger davantage avec la nouvelle autorité européenne de lutte contre le blanchiment de capitaux, l’AMLA, qui dans sa mission de renforcer la coopération entre les CRF de l’UE, devra notamment gérer la plateforme “FIU.net”, qui doit permettre aux CRF de l’Union d’échanger des renseignements financiers de manière sécurisée.

La publication du tome 2 du rapport 2025, focalisé sur les menaces identifiées par le service, est prévue prochainement.

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2025: une année fondatrice pour l’AMLA