Rencontres Anti-Blanchiment de l'ACPR 2026 : l'Europe entre dans une nouvelle ère de la conformité

Le 16 juin 2026, l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) a réuni superviseurs, représentants des institutions européennes, professionnels de la conformité et acteurs du secteur financier à l'occasion de ses premières Rencontres Anti-Blanchiment 2026.

Nous avons assisté à cet évènement, qui a notamment été marqué par les interventions de Denis Beau, Sous-Gouverneur de la Banque de France et Président désigné de l'ACPR, de Nicolas Vasse, directeur exécutif de l'Autorité européenne de lutte contre le blanchiment d'argent (AMLA), mais aussi de représentants de la Commission européenne, de Tracfin et de l'industrie financière.

Au-delà des aspects techniques, un constat s'y est imposé : pour le régulateur, la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme entre dans une nouvelle phase. Plus européenne, plus technologique et davantage orientée vers l'efficacité concrète des dispositifs.

Retour en quelques points clés sur ce nouvel évènement majeur pour la LCB-FT.

La stricte conformité ne suffit plus

Pendant longtemps, les dispositifs de LCB-FT ont principalement été évalués au travers de leurs procédures, leurs contrôles et leur documentation. Le message délivré par les autorités est désormais différent : ce qui compte n'est plus seulement l'existence d'un dispositif, mais sa capacité réelle à détecter et perturber les flux financiers illicites.

Cette évolution s'explique par la transformation des risques : les paiements instantanés, les crypto-actifs, les IBAN virtuels (voir ci-après) et l'internationalisation des flux financiers offrent de nouvelles opportunités aux organisations criminelles. Face à des réseaux toujours plus sophistiqués, l'approche par les risques devient plus que jamais la pierre angulaire de la conformité. Les ressources doivent être concentrées sur les menaces les plus significatives et non réparties uniformément sur l'ensemble des activités. Il s’agit désormais de passer d'une logique de conformité formelle à une logique d'efficacité réelle – une approche partagée par le GAFI depuis plusieurs mois.

L'AMLA, symbole de l'ambition européenne

Les rencontres anti-blanchiment, organisées par l’ACPR, 16 juin 2026

La création de l'AMLA constitue sans doute la réforme la plus importante de ces dernières années en matière de lutte anti-blanchiment. Présentée par son directeur exécutif, Nicolas Vasse, cette nouvelle autorité européenne doit répondre à une faiblesse historique du dispositif : la fragmentation des approches nationales.

Alors que les réseaux criminels opèrent à l'échelle européenne, les mécanismes de supervision sont longtemps restés principalement nationaux. Cette situation a créé des divergences de pratiques et parfois des failles exploitées par les fraudeurs. L'ambition de l'AMLA est claire: harmoniser les méthodes, améliorer le partage d'informations et renforcer la coopération entre superviseurs, cellules de renseignement financier et acteurs privés.

L'autorité ne se substituera pas aux superviseurs nationaux : elle devra au contraire coordonner leur action et contribuer à construire une compréhension commune des risques à l'échelle européenne. Les premières entités qui feront l'objet d'une supervision directe devraient être sélectionnées en 2027 pour une mise en œuvre à partir de 2028.

Une harmonisation très attendue

L'un des points les plus consensuels des débats a justement concerné la nécessité d'une harmonisation accrue du cadre européen. Les autorités y voient un moyen de réduire les écarts réglementaires entre États membres et de renforcer l'efficacité collective du dispositif. Les professionnels y voient quant à eux une opportunité de simplification.

Aujourd'hui encore, les groupes présents dans plusieurs pays européens doivent composer avec des interprétations parfois différentes d'obligations pourtant similaires. Cette situation génère de la complexité, des coûts supplémentaires et des difficultés opérationnelles. Les attentes vis-à-vis de l'AMLA et les régulateurs nationaux sont donc fortes : standards communs, méthodologies harmonisées, lignes directrices cohérentes et meilleure proportionnalité des exigences. L'objectif affiché n'est pas de produire davantage de règles, mais des règles plus simples et plus efficaces.

Fraude : les comptes rebonds et les IBAN virtuels sous surveillance

Les échanges ont également mis en lumière la progression des risques liés à la fraude. L'Autorité a notamment attiré l'attention sur les comptes rebonds, également appelés comptes mules. Ces comptes servent à recevoir des fonds frauduleux avant de les transférer rapidement vers d'autres destinations, souvent internationales. Les autorités ont rappelé que ces mécanismes représentent aujourd'hui un enjeu majeur en matière de détection, particulièrement lorsque les comptes sont ouverts à distance ou concernent des structures récemment créées.

Les IBAN virtuels constituent également un sujet de vigilance accrue. Bien qu'ils répondent à des usages légitimes, ils peuvent complexifier la traçabilité des flux et être utilisés à des fins de blanchiment, de fraude fiscale ou de contournement des sanctions.

Face à ces phénomènes, la qualité de la connaissance client dès l'entrée en relation reste l’élément déterminant de la prévention des risques.

L'intelligence artificielle devient une réalité opérationnelle

L'un des enseignements majeurs de ces premières rencontres concerne la place croissante de l'intelligence artificielle dans les dispositifs LCB-FT. L'IA n'est plus un sujet prospectif : elle est désormais utilisée par plusieurs établissements pour améliorer la pertinence des alertes, détecter des comportements atypiques et accélérer les investigations. Les retours d'expérience présentés lors de la conférence montrent que certains modèles permettent d'améliorer significativement la qualité des alertes tout en réduisant le nombre de faux positifs.

Au-delà des gains de productivité, l'intérêt principal réside dans la capacité de ces outils à identifier des schémas de risque qui échappent aux scénarios traditionnels. Les technologies d'apprentissage supervisé et non supervisé permettent notamment de détecter des signaux faibles ou des comportements inhabituels difficiles à repérer avec des règles fixes.

La donnée devient un enjeu stratégique

Tous les intervenants ont toutefois rappelé une évidence : il n'existe pas d'intelligence artificielle performante sans données fiables : la qualité, la gouvernance et la centralisation des données deviennent des facteurs essentiels de l'efficacité des dispositifs de conformité. Cette évolution modifie progressivement le rôle des fonctions LCB-FT : la maîtrise des données devient aussi importante que la maîtrise des textes réglementaires.

Les établissements devront donc renforcer leurs capacités de collecte, de structuration et d'exploitation de l'information afin de tirer pleinement parti des nouveaux outils technologiques.

L'humain reste au cœur du dispositif

Malgré l'essor de l'intelligence artificielle, un point a fait l'objet d'un consensus unanime: la décision finale doit rester humaine. L'IA doit être considérée comme un outil d'assistance permettant d'automatiser certaines tâches, de hiérarchiser les alertes et de faciliter les investigations : elle ne remplace ni le jugement professionnel ni l'expertise des analystes.

Au contraire, plusieurs intervenants ont souligné que ces technologies peuvent permettre aux équipes conformité de se concentrer davantage sur les dossiers complexes et à forte valeur ajoutée. L'avenir de la conformité ne repose donc pas sur l'opposition entre l'humain et la technologie, mais sur leur complémentarité.

Cette première édition des Rencontres Anti-Blanchiment de l’ACPR illustre une évolution profonde du paysage européen de la conformité. Trois tendances s’en dégagent : la montée en puissance de l'AMLA, l'intégration croissante de l'intelligence artificielle dans les dispositifs de contrôle et le renforcement de la coopération entre les différents acteurs du secteur.

Pour les professionnels assujettis, le message est clair : les prochaines années seront marquées par une harmonisation accrue des pratiques, une exploitation plus poussée des données et une exigence croissante d'efficacité opérationnelle. La conformité ne sera plus seulement jugée sur la qualité de ses procédures, mais aussi sur sa capacité à détecter, prévenir et perturber concrètement les flux financiers illicites. A l’instar du message qui avait été délivré par Tracfin lors du forum 2025 s’agissant des déclarations de soupçon, l'enjeu n'est plus de faire plus, mais de faire mieux.

Suivant
Suivant

L'Algérie et la Namibie retirées la liste grise du GAFI, l'Irak et la Bosnie ajoutées