Blanchiment professionnel et réseaux parallèles: le GAFI alerte sur l’hawala et l’Underground Banking

Les réseaux de blanchiment professionnel (Professional Money Laundering ou PML) exploitent de plus en plus les structures informelles pour déplacer des capitaux criminels à l’échelle planétaire, selon le Groupe d’Action Financière (GAFI), qui vient de publier un rapport consacré à l’utilisation de l’Hawala et des réseaux bancaires souterrains (underground banking).

Le mécanisme de base repose sur une architecture basique pais fluide : un transfert de valeur transfrontalier s'opère sans mouvement physique de fonds entre les juridictions de départ et d’arrivée. Les intermédiaires locaux collectent les espèces dans le pays A et un opérateur partenaire verse l'équivalent dans le pays B. Le solde des comptes de compensation s'effectue ultérieurement par divers arrangements.

À partir de ce diagnostic, le rapport structure son analyse autour de l'état du marché, des barrières à son contrôle et des meilleures pratiques de LCB-FT. Le rapport s’est notamment appuyé sur les résultats de questionnaires et d'analyses de cas fournis par quarante-six juridictions membres du réseau mondial du GAFI.

État des lieux et émergence d’une pratique d’«Hawala numérique»

La première partie du rapport dresse un panorama mondial de l'utilisation de ces circuits. Près de 90% des pays interrogés confirment la présence active de ces réseaux informels sur leur territoire. Traditionnellement limités aux infractions à forte composante fiduciaire comme le trafic de stupéfiants, ces canaux se transforment en une infrastructure financière au service de la cybercriminalité, des fraudes d’envergure et du financement du terrorisme.

Le GAFI souligne que ces systèmes n’évoluent plus en marge du secteur financier traditionnel. Au contraire, l'hybridation avec les technologies financières donne naissance à une véritable situation d’« Hawala numérique ». Les clients initient les transferts via des applications bancaires en ligne, des portefeuilles mobiles ou des néo-banques, tandis que les opérateurs règlent leurs positions réciproques en coulisses à l'aide de cyberactifs, notamment des stablecoins pour contourner la volatilité des marchés.

Typologies et cas concrets de règlements criminels

Le rapport du Groupe décortique les méthodes d'apurement des dettes entre intermédiaires souterrains, et ne se prive pas de sortir de l'abstraction en illustrant, via des encadrés pratiques, comment ces techniques se matérialisent sur le terrain informatique et commercial:

  • Le blanchiment par compensation de main à main: en Belgique, les autorités ont démantelé un schéma où des groupes criminels détenteurs de fortes sommes d’argent liquide (issues du trafic de stupéfiants) échangeaient ces espèces directement avec des dirigeants d’entreprises légitimes. Ces sociétés, actives dans des secteurs tels que la construction, le nettoyage ou le transport, cherchaient des fonds occultes pour rémunérer des travailleurs non déclarés et éluder les cotisations sociales. En contrepartie des espèces physiques reçues, les entreprises transmettaient des virements bancaires compensatoires vers des comptes contrôlés par les criminels, le tout justifié par de fausses factures de prestations de services.

  • Les règlements hybrides en crypto-actifs: en Turquie, les autorités ont identifié une mutation radicale des compensations inter-opérateurs. Pour éviter le transport physique d'argent ou les circuits bancaires surveillés, les réseaux informels intègrent des prestataires de services sur actifs numériques (PSAN) et des comptes mules. Les fonds en devises locales collectés auprès des criminels sont convertis en stableocoins (type USDT), transférés de portefeuille à portefeuille par-delà les frontières, puis reconvertis en monnaie fiduciaire, s'appuyant parfois sur des bijouteries ou des commerces de métaux précieux pour simuler un commerce standard.

  • Le financement du terrorisme par circuits masqués: la Turquie a également exposé un réseau numérique finançant l’organisation terroriste Daech. L’analyse financière du schéma a dévoilé que les membres du réseau utilisaient de faux commerces (boutiques de téléphonie mobile et bijouteries) pour servir de guichets clandestins de dépôts et de retraits. Les flux transfrontaliers s'appuyaient sur des reçus numériques partagés sur des messageries cryptées type Telegram. Les fonds transitaient sous couvert de versements de bienfaisance ou de dons (infak).

Défis réglementaires et opérationnels pour les États

La deuxième section du rapport aborde les obstacles majeurs rencontrés par les cellules de renseignement financier (CRF) et les services d'enquête. Le premier écueil réside dans la fragmentation des définitions légales d’un pays à un autre. Ce flou terminologique et conceptuel engendre des asymétries réglementaires majeures que les réseaux criminels exploitent pour pratiquer l’arbitrage juridique.

De plus, l'accès de ces réseaux informels à des outils du secteur réglementé, tels que les IBAN virtuels (vIBAN) ou les cartes prépayées adossées à des comptes d'institutions de monnaie électronique, complexifie la traçabilité des flux. Le recours à des structures écrans et à des intermédiaires spécialisés (avocats ou comptables agissant par complicité ou aveuglement volontaire) crée une opacité systémique. Les services d'enquête butent fréquemment sur l'incapacité à reconstituer la totalité de la chaîne financière en raison de l'utilisation de registres informels chiffrés et éphémères.

Bonnes pratiques de perturbation préconisées par le GAFI

Pour contrer l’essor de ce système bancaire parallèle, le GAFI formule une série de recommandations opérationnelles à destination des autorités de supervision et des forces de l'ordre :

  • Changement de paradigme opérationnel: dépasser les enquêtes centrées sur des transactions uniques et isolées pour cibler les chaînes dans leur ensemble et le commandement des réseaux.

  • Partenariats public-privé ciblés: développer des collaborations spécifiques entre les autorités compétentes et le secteur privé afin de surmonter le manque de visibilité mutuel sur l'utilisation criminelle des réseaux bancaires souterrains. Ces dispositifs conjoints doivent permettre de partager des renseignements tactiques et des typologies concrètes pour mieux détecter la pénétration des réseaux souterrains dans le secteur financier formel, notamment aux points d’entrée et de sortie des fonds.

  • Techniques de détection au-delà des outils traditionnels: renforcer les capacités d'identification des prestataires clandestins en incitant les autorités de contrôle à dépasser les méthodes de supervision classiques. Le rapport préconise le recours à des initiatives spécialisées et proactives, telles que des opérations d'achats mystères ou des approches d'enquêtes basées sur des agents, pour détecter et cartographier efficacement les structures financières souterraines non enregistrées.

  • Promotion de l'inclusion financière: faciliter l’accès des populations au secteur financier réglementé afin de réduire leur dépendance envers les réseaux bancaires souterrains et les services de transfert de fonds clandestins. Le rapport souligne la nécessité de ramener et de maintenir les utilisateurs de bonne foi au sein du système financier légal. Les autorités doivent ainsi veiller à ce que l'accès aux services financiers officiels reste accessible, afin de tarir l'utilisation des circuits financiers parallèles.

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